Lauren Coullard, les histoires chanceuses


Il arrive que l’on soit chanceux, que de petits miracles imprévus adviennent dans le cours sinueux de l’existence. L’un de ceux-là fut ma rencontre avec Lauren Coullard, et presque immédiatement ensuite de son art, à peu près au moment exact où il naissait. Peu après encore un nouveau miracle arrivait — l’époque n’en était pas avare — : Lauren Coullard se mettait à peindre. Soudain, sur la table, comme parachutées d’une contrée invisible où elles avaient gentiment attendu d’éclore comme de petits feux d’artifice sereins, les premières peintures de Lauren Coullard. On a envie de dire : pouf, comme ça.
Si le monde faisait plus attention aux choses importantes, il aurait fait comme nous le fîmes : regardé, admiré, applaudi intérieurement, chuchoté notre admiration en prenant soin qu’elle n’entende pas trop, pour la laisser faire tranquillement ce qu’elle ferait toujours de mieux : peindre, sans écouter l’avis de quiconque, parce que la vérité, c’est que personne n’a rien à lui dire sur ce qu’elle doit ou ne doit pas faire. Après tout, c’est une artiste.
Les mois et les années suivantes ont été et continuent d’être une suite de joies renouvelées, chaque fois qu’apparaissent devant nos yeux les modestes et zigzagantes épiphanies de joie, de couleur, de motifs narratifs personnels qui reviennent plus ou moins densément selon les périodes — personnages dans la nature, activités humaines, végétations, quelques chevaux, portraits brillants de talent qui ont comme décomposé la figure pour la recomposer avec uniquement ce qui amuse ou intrigue la peintre, dont il ressort de petites merveilles de regard, d’humour, de justesse picturale et d’énergie vitale —, ou les signes abstraits de séries récentes, superbes grands formats colorés, joyeux et en paix, qui ont la rapidité du gribouillis et la perfection de l’harmonie de couleurs.
Car en fait, il faut bien le dire, l’antinomie usée qui oppose l’abstrait au figuratif comme d’autres opposeraient l’âme au corps, outre qu’elle réduit énormément la peinture, trouve chez Coullard une preuve de plus qu’à la fin, que l’on y reconnaisse ou non des gens, des pommes, des chats, ou que l’on n’y voie que lignes et tons, ce sont toujours, plus ou moins, des histoires qui passent, des narrations qui se suggèrent — certaines plus lisibles et d’autres plus subtiles. Alors parfois tout se mêle à tout, les frontières se défont sous le pinceau, au sein d’une scène représentée on voit une chose, et cette chose, c’est quoi ? Eh bien finalement de la couleur, des traits, un mouvement, de la peinture à l’huile, un coup de brosse : et rien à en tirer de plus, rien de moins.
Comme des histoires elle n’en manque pas, c’est encore une histoire qu’elle nous raconte aujourd’hui, à Silicon : dans BREAK(FEAST), nous sommes, vous êtes, dans un bol de céréales ! Alors, en référence rêveuse aux bols de porcelaine du XVIIIe siècle, qu’ornaient des décors intérieurs, voici une belle frise à dragons, comme vue depuis l’intérieur du bol. Et puis, parce qu’une rêverie rebondit sur l’autre, surgissent les souvenirs des boîtes de céréales mexicaines : les photos des boîtes mexicaines se font imprimer puis coller sur des boîtes françaises, sur ces collages vient la peinture, et voilà : des boîtes de céréales dans le grand bol de céréales, des peintures dans l’installation, ou bien une grande peinture qui est aussi un grand bol de céréales. Et puis, la boule de billard de la rêverie fait encore un rebond par une élégance fantasmée de XIXe siècle, aperçoit Dorian Gray, et voilà : le personnage de Wilde prend son petit-déjeuner, ou bien il l’a pris tout à l’heure, ou bien il s’apprête à le prendre, en tout cas, là, regardez : brodée de ses initiales, il nous a laissé sa serviette.
Le petit ballet est en place, il ne tient qu’à nous de danser.

Jérémie Grandsenne, 2017