La clameur de l'être (French Below)


Here and there, in Lauren Coullard’s paintings, colours fussing in scattered configurations. Shades sometimes vivid, almost energetic – they suggest motley universes propitious to some kind of cheerfulness. Making themselves darker, other colours are more inclined to immerse us into nocturnal atmospheres – they allude to sleepy worlds where emerges a hidden onirism. From these ambiances, sometimes translucent like a clear day, sometimes underground, it remains that we are tempted to associate some compositions to the tradition of German expressionism and to the art of collage, while others, more figurative, lie halfway between pop-art, Dadaism and Surrealism.
Actually, Lauren Coullard’s compositions are unclassifiable. Something of these paintings really explores the nature of what is hybrid, were it only through the preparatory work of collage each time executed on a small format before every composition – unless it is through the uncertain space they open between figuration and abstraction, that we witness painting after painting. On one side, indeed, medieval vignettes reveal court characters and prodigious creatures; the thematic of courtly love and chivalrous deeds sets up the back-drop. On the other side, touches of colour and flat tints, lines and edges, slack and spontaneous, contribute to an overview visually inextricable. In a kaleidoscopic way they manage, though, to compose a rhythmical, almost musical brushwood, as if to recall that the most tumultuous swirls always possess a form of measure.
Moreover, especially in certain compositions, this painterly fuss allows us to mobilize the work of imagination, so that vaguely anthropomorphic patterns end up emerging out of the painting. And regardless the question whether or not we would be looking at a figurative work that has become abstract – or, the other way around, to an abstract work letting us identify elements of reality – it seems that the presence of this imaginary of hybridity is also linked to the way these humanlike figures – or rather, these characters – are conceived. We notice, for instance, that they always seem disguised, wearing make-up or camouflage. In a suggestive manner, first, when our need for interpretation makes us believe that in the midst of a mosaic of forms and colours pops up an eye, a smile or a glance. More literally, afterwards, when on some paintings novel or history characters, gallant souls or colourful superheroes are invited – people that anyway always show a specific attention to the way they look, the way they behave and maybe even the way they perform.
Therefore, it is maybe the figure of the comedian that is more often present in the paintings of Lauren Coullard – he that pretends to be himself and, simultaneously, a multi-tude of others ; he that, above all, puts on a show and convinces us of the different realities he inhabits successively, reflecting fantasized lives and extraordinary stories, or asserting the inanity of a world that one should rather laugh about.
The act of turning oneself into another could be misinterpreted as the will to escape a given primary identity, or a world gone amorphous and ungrateful – as if it had been about fleeing. It is the opposite that occurs within Lauren Coullard’s work, as the shifts and hybridizations operate as means to answer to life itself – or even to provoke and produce it. These characters, indeed, always claim for themselves the remarkable, and the features of what is out of step – lying sometimes on the threshold of extravagancy or exploiting contents specific to fabulous universes, such as manga, comics or cartoons.
To disguise, then, does not mean to hide, but to reveal oneself in a better way. Rather than a withdrawal, the gesture of becoming another outlines a form of clamour, a joy that echoes in the paintings of Lauren Coullard with this presence a little mischievous or facetious, almost jubilant. The most remarkable thing, in the end, is to see that this joy appears as close as possible to painting, through the danced gesture of the strokes or twirling colours. But we would almost forget the main point, namely that Lauren Coullard herself is also a character or a comedian. She aspires, as such, to visit territories freed from all barriers, and to discover unthought ways of self-realization – maybe she flees, but if she does, it is with paintbrushes and colours.


Ici et là, dans les peintures de Lauren Coullard, des couleurs qui s’agitent en des configurations éparses. Des teintes qui parfois sont vives, presque énergiques ; elles suggèrent des univers bariolés propices à une forme d’enjouement. En se faisant plus sombres, d’autres couleurs sont plus enclines à nous plonger dans des atmosphères nocturnes ; elle allusionnent des mondes ensommeillés d’où émerge un onirisme latent. De ces ambiances tantôt translucides comme des jours clairs, tantôt souterraines, il reste que l’on est tenté d’associer certaines compositions à une tradition de l’expressionnisme allemand et à un art du collage, tandis que d’autres, plus figuratives, se situent à mi-chemin entre le pop, le dadaïsme et le surréalisme.
À vrai dire, les compositions de Lauren Coullard relèvent davantage de l’inclassable. Quelque chose de ces peintures explore vraiment la nature de ce qui est hybride, ne serait-ce qu’à travers le travail de collage réalisé sur petit format préalablement à chaque composition, à moins que cela ne repose sur l’incertitude entre figuration et abstraction, tel qu’on l’observe de toile en toile. D’un côté en effet, des scénettes médiévales révèlent des personnages de cours et des créatures prodigieuses ; la thématique de l’amour courtois et des exploits chevaleresques décrit ainsi une toile de fond. De l’autre, les touches de couleurs et les aplats, les lignes et les contours, relâchés et spontanés, contribuent à une vision d’ensemble formellement inextricable. À la manière d’un kaléidoscope, ils parviennent cependant à composer une broussaille rythmée, presque musicale, comme pour rappeler que les tourbillons les plus tumultueux possèdent toujours une forme de mesure.
Au surplus, surtout sur certaines compositions, cette agitation picturale permet de solliciter le travail de l’imagination, de telle façon que des motifs vaguement anthropomorphes finissent par émerger de la toile. Or, au-delà de savoir s’il est question d’aborder une œuvre figurative qui se serait rendue abstraite, ou si à l’inverse une œuvre abstraite aurait permis d’y déceler des éléments issus du réel, il semble que la présence de cet imaginaire de l’hybridation ait aussi à voir avec la façon de concevoir ces figures humaines, ou plutôt, ces personnages. On relève par exemple qu’ils paraissent constamment costumés, masqués ou camouflés. De façon suggestive, tout d’abord, lorsque notre besoin d’interpréter nous fait croire qu’au détour d’une mosaïque de formes et de couleurs surgit un œil, un rire ou un regard. De façon plus littérale ensuite, lorsque sur certaines toiles sont sollicités des personnages de romans ou d’histoire, des âmes galantes ou des super-héros hauts en couleur, en tous les cas des individus qui toujours manifestent une attention particulière pour les diverses façons de se présenter, de se tenir, peut-être même de se mettre en scène.
Par conséquent, c’est peut-être la figure du comédien qui domine dans les peintures de Lauren Coullard, lui qui joue à être lui-même et simultanément, une multitude d’autres ; lui qui surtout joue la comédie et nous convainc des réalités parallèles qu’il habite successivement, en réverbérant des vies fantasmées et des récits extraordinaires, ou en affirmant l’inanité d’un monde dont il vaut mieux rire.
Le geste qui consiste à se muer en un autre aurait pu nous faire croire à une volonté de se soustraire à une identité première, ou à un monde devenu amorphe et ingrat , comme s’il s’était agi de fuir. C’est bien l’inverse qui se produit chez Lauren Coullard, dès lors que les déplacements et les hybridations agissent comme des moyens de répondre à la vie, voire de la provoquer et de la produire. Ces personnages en effet affirment toujours le remarquable et le caractère de ce qui est en décalage, en se situant parfois à la lisière de l’extravagance ou en exploitant des contenances propres à des univers mirobolants, tels le manga, le comics ou le cartoon.
Se déguiser ne signifie donc pas se masquer, mais mieux se révéler. Plus qu’un désistement, le geste qui donc consiste à devenir autre décrit une sorte de clameur, une joie qui résonne dans les peintures de Lauren Coullard avec cette présence un peu espiègle ou facétieuse, presque jubilatoire. Le plus notable, finalement, est de voir que cette joie se manifeste au plus près de la peinture, à travers la gestuelle dansée de la touche ou au moyen d’une couleur virevoltante. C’est que l’on en oublierait presque l’essentiel, à savoir, que Lauren Coullard est aussi un personnage ou une comédienne. Elle aspire toujours, en tant que tel, à se rendre en des contrées libérées de toute entrave et à accueillir des façons insoupçonnables de se réaliser ; peut-être fuit-elle, mais si c’est le cas, elle le fait avec des pinceaux et de la couleur.


Julien Verhaeghe, may 2019