Le pretexte pour filer...


Elle doit bien commencer par quelque chose. Parce que si peindre est une nécessité intérieure, la peinture, elle, ne vient qu’en la faisant. Avant, rien. Après, faut voir. Alors elle irait chez un vieux tailleur au parquet recouvert de chutes. Non retenues pour le modèle, les ciseaux d’or leur ont conféré une forme, folle, sans raison. Et ce geste déraisonné elle le remet sur la toile – toile qui est justement parfois un tissu.


Ainsi de ce visage qu’au loin on dirait fait de collage de tissus. Et puis non, c’est de la peinture. Comme réveillée par le velours dessous ou révélée par les couches successives. Commencer par une image précise de temple antique ou de portrait ou de jardin et puis, lassée, filer ailleurs. L’image, c’est le prétexte – ce qui en vrai vient avant l’œuvre, ce qui la met en marche. Et filer c’est autant dévier vers autre chose que suivre une idée qui devait être déjà là au premier temps mais inconsciente, souterraine. Tout remonte à la surface par le seul effort de peindre. Hasard, si cela existe, mais je n’y crois pas.


Elle revient souvent au costume. Des costumes au relief sur la toile. Parce qu’au loin ces assemblages ressemblent aux vêtements des pauvres de la Terre reprisés de lambeaux épars. On y verrait un visage apparaître dans le pli. Elle revient souvent au rideau aussi, au décor, de théâtre comme il n’en existe plus devant quoi je viens. Et je suis transformé non par mon propre reflet d’homme dans un autre mais comme dans une forêt profonde ou une mer de toujours par un décor, un costume, tout autour de moi qui m’embrasse.


La toile n’est jamais blanche. En pensée et par action. C’est pourquoi utiliser pour toile un tissu déjà dessiné peut parfois être une évidence. Dire qu’elle sait qu’il y a autre chose avant et qu’elle va essayer d’y mettre bon ordre. Cette conscience que le geste du peintre est définitif et qu’il peut toujours être repenti dessus. Comme la mer que j’ai vue dans un coin de l’atelier. L’écart majeur entre l’horizon et son regard dans quoi vient la peinture : ce qu’elle peindrait si elle peignait la mer.


Hugo Martin, 2014